1930 : le Tour fait sa révolution (3/10)

1930 : le Tour fait sa révolution (3/10)

Lors des années de bascule de décennie, le Tour de France a quelquefois connu des changements organisationnels, vécu en coulisses des événements dont la portée s’est révélée décisive… ou est restée anecdotique.

Le voyage dans le temps proposé par letour.fr se poursuit en 1930, année d’une révolution majeure dès lors qu’Henri Desgrange, patron du Tour et rédacteur en chef de L’Auto, décide d’engager les coureurs au sein d’équipes nationales et plus sous les couleurs des marques de cycles. Pour accompagner cette réforme onéreuse, le journal trouve aussi une nouvelle source de revenus en créant la caravane publicitaire.

Les tensions entre les marques de cycles et les organisateurs, voilà un fil bien rouge qui a suivi et tissé l’histoire du Tour de France naissant, puis de l’entre deux guerres. Puriste et intransigeant dans sa conception de la compétition sportive, Henri Desgrange méprise et combat toutes les formes d’entente susceptibles de polluer la simple confrontation athlétique entre les héros de ce qu’il appelait aussi sa « grande randonnée ». Depuis la reprise en 1919 après la grande guerre, le patron a multiplié les trouvailles réglementaires pour diminuer l’influence des industriels les plus puissants de la filière, qui ont tendance à dicter les scénarios de course. La situation commence même à écœurer Desgrange à la suite du Tour 1929, remporté par Maurice De Waele, un champion belge certes solide et exemplaire, mais finalement trop peu contrarié par la concurrence sur sa route victorieuse jusqu’à Paris.

Pour 1930, Desgrange décide de frapper fort et bouleverse radicalement la formule. Les équipes ne sont plus formées par les fabricants de vélos, mais constituées de sélections nationales dont la composition est également décidée par L’Auto. Afin d’être totalement maître chez lui, il s’engage à fournir les vélos aux coureurs du Tour, en tout cas ceux inscrits dans la catégorie des As, quitte à faire attendre quelques années les touristes-routiers. Le grand projet murit très vite dans l’esprit de Desgrange, qui en annonce avec précision les contours et les objectifs dans L’Auto du 25 septembre 1929 : « La grosse innovation consiste dans la suppression des rivalités commerciales qui viennent chaque année briser lourdement, depuis 1903, le succès de la course. Une seule marque équipant les As, on pourra dire qu’il n’y a plus de combat… commercial, et que les opérations pourront se dérouler sportivement. Rien ne s’opposera désormais à ce que le meilleur gagne ».

L’affront du passage aux équipes nationales ne doit pas passer pour une déclaration de guerre, car les marques entretiennent à l’année leurs coureurs sur toutes les autres compétitions et pourraient par exemple exiger d’eux qu’ils boycottent le Tour.

La révolution voulue par le journal organisateur implique des contraintes lourdes puisque les vélos, les hébergements et les ravitaillements sont entièrement pris en charge. L’effort financier à fournir est important, il doit être compensé par des recettes pour que la réforme soit viable. C’est là qu’une idée de génie vient équilibrer les comptes. Desgrange est secondé par un directeur de la publicité, Robert Desmarets, qui a bien remarqué que depuis quelques années, des marques profitent de l’affluence exceptionnelle autour du peloton pour monter des opérations commerciales. Des véhicules, par exemple aux couleurs des chocolats Menier, distribuent déjà au public des milliers de tablettes en 1929. Le Grand Bob, puisqu’on le surnommait ainsi, décide de les accepter officiellement en ouverture de la course, moyennant une rétribution couvrant l’essentiel des frais supplémentaires de l’année. Avec Menier, la Fromagerie Bell (Vache Qui rit), les Biscottes Delft et les Montres Noveltex forment en 1930 la première caravane publicitaire du Tour.

Le bras de fer entre Desgrange et les marques de cycles peut toutefois être relativisé, car la relation d’interdépendance reste bien réelle. L’affront du passage aux équipes nationales ne doit pas passer pour une déclaration de guerre, car les marques entretiennent à l’année leurs coureurs sur toutes les autres compétitions, sur les routes de France comme dans les vélodromes, et pourraient par exemple exiger d’eux qu’ils boycottent le Tour. Ce contexte de cohabitation plus ou moins harmonieuse explique en partie le ton adopté par Desgrange dans son papier d’ouverture le jour du départ de la course : « Ce sera l’honneur des constructeurs de cycles d’avoir accepté cette expérience, qui semble peut-être priver tel ou tel d’une réclame fructueuse, mais qui doit profiter à l’industrie du cycle tout entière. (…) Ils n’ont pas accepté cette expérience d’une façon passive ; ils l’ont suivie et vont la suivre, un mois durant, avec intérêt. (…) Oui, nous devons à Alcyon André Leducq et Delannoy, à La Française Marcel Bidot, à Génial-Lucifer Demuysère, à Dilecta Bonduel, à la Société Française de Cycles les frères Magne.

Nos grandes marques à qui mieux mieux nous les ont prêtés, que dis-je ? nous les ont donnés sans restriction. Quel gage de succès qu’un pareil don, et quelle reconnaissance pour un pareil geste ne devons-nous pas à nos grands industriels du cycle ? ». La reconnaissance est aussi celle de l’homme d’affaires, bien conscient que ces firmes sont aussi des annonceurs massifs qui contribuent à la bonne santé financière du journal toute l’année.

Quoi qu’il en soit, chez les As il y a bien cinq équipes nationales de huit coureurs au départ. Les maillots noirs de la Belgique, verts de l’Italie, rouges de l’Espagne, jaunes de l’Allemagne et surtout-bleu-blanc-rouge de la France s’apprêtent à déclencher un enthousiasme phénoménal dans le public… et chez les lecteurs. Desgrange a naturellement constaté que la fibre patriotique fonctionnait à plein avec les Mousquetaires du tennis français, qui emportent tout le pays dans leurs joutes avec les Australiens ou les Américains en Coupe Davis. Il a justement trouvé ses Mousquetaires roulants avec André Leducq, Antonin Magne ou encore Charles Pélissier.

Comme par enchantement, alors que les Français ont été globalement surclassés pendant les années 20 par les Belges, Luxembourgeois et Italiens, la force de frappe du collectif bleu s’avère impressionnante. « Charlot » remporte huit étapes au total, une série qui reste à ce jour en haut des tablettes, tandis que « Dédé gueule d’amour » s’impose au classement général au terme d’un rude combat avec Alfredo Binda et Learco Guerra entre autres. La réussite du clan français, c’est aussi la grande victoire d’Henri Desgrange, qui conclut le Tour par ces mots : « Voici, indiscutable maintenant, la fête nationale de la bicyclette. Nous la célèbrerons désormais chaque année dans les mêmes conditions, à la plus grande gloire de ce divin instrument et à la gloire de notre grande industrie du cycle. (…) Ainsi le Tour de France sera désormais une grande compétition internationale et pacifique où les nations cyclistes viendront chaque année prendre la mesure de la valeur de leurs champions ».


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